mercredi 8 janvier 2014

Un rire foudroyant



L’enfant est surpris, il rit à gorge déployée. 
Il est beau et bon ce rire. 
On rit avec lui, avec une pointe de nostalgie devant cette capacité à rire tout court.


Le plus souvent, en grandissant on ne rit plus tout court mais on rit de.
Rire de l’autre pour le crucifier, pour se donner l’impression facilement en méprisant l’autre que l’on est mieux que lui.
Un rire qui libère de ses peurs et ses angoisses en les renvoyant sur l’autre sans se demander s’il fait mal.
Cela peut même être une arme : on lance une flèche droit au cœur en finissant sa phrase avec un « je rigole ».
Tu rigoles certes mais le mal est fait et l’objectif était bien de faire mal.
Ce rire malsain envahi nos échanges virtuels et réels.
C’est fou ce qu’il est drôle de basher, de faire une vanne.
C’est hilarant de lire la prose lolesque qui s’attaque à ceux qui ne sont pas moi.
Que d’humour, que de reparties.
Le rire comme une aigreur qui nous sort par tous les pores.
Voir les regards plein de morgue dans certaines émissions spécialisées dans l’humour avant les infos du soir, le mépris plein d’humour d’autres qui sévissent le samedi soir tard.
Et l’on rit en voyant tout ça…
Alors certains vont beaucoup plus loin que d’autres et il parait qu’ils ont bien le droit de rire de ce qu’ils veulent.
Heureusement que la loi permet de leur faire ravaler leurs pointes d’humour acérées comme des couteaux au nom du respect d’autrui.
Mais dans les faits, les bornes sont dépassées communément depuis quelques années et on s’habitue, on temporise.
Parce que l’on n’a pas le courage de jouer les rabat-joie qui se verront répondre que « zut quoi, c’est de l’humour ». On rit avec la meute.
Et puis ce n'est pas grave, tout le monde en prend plein la gueule non ? si on fait de l'humour sur tous, cet humour degueuli est justifié. Rions donc.
Rire de l’autre et de sa différence, d’un rire qui foudroie. 
L’humour méchant n’est possible que parce qu’il a des spectateurs qui s’en repaissent.
Nos bas instincts sont flattés et se développent.
Nous ne valons pas mieux que les visiteurs de la tente des monstres à la foire d’antan.
Je repense à ce texte de Hugo :
Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans la résoudre.
Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public. Pas d’effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries rien qu’en se montrant. Il était à éviter pour des gens en deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit rire. On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait, on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin. Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre.
Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme horrible.
C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.

  
Rions mais d’un rire franc, empathique, bienveillant. Un rire avec.
Si c’est possible !

2 commentaires:

  1. "Rire de tout sauf de soi, c'est peut-être le propre de l'homme - mais c'est la mort de l'humour". Tu rejoins Finkielkraut sur cette question du rire, qu'il aborde dans Un coeur intelligent. Il en parle un peu dans cet interview : http://www.lexpress.fr/culture/livre/entretien-avec-alain-finkielkraut_815986.html
    Merci !

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  2. Merci pour ce lien. Je suis en effet d'accord avec lui et il le dit bien mieux que moi.

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